Journal d'atelier

Technique, coulisses, ratés et inspirations, au fil de mes créations.

Pièce en grès avec décor sgraffito, motif gravé dans l'engobe

Le sgraffito, ou l'art de graver pour faire apparaître un dessin

Il y a des techniques où l'on ajoute. On pose de la couleur, on superpose, on corrige. Le sgraffito fonctionne à l'inverse : on enlève de la matière, et le dessin apparaît en creux.

Le principe tient en trois gestes. Sur une pièce en grès encore crue, je pose trois couches d'engobe — une terre liquide colorée, souvent noire chez moi. J'attends qu'elle sèche juste ce qu'il faut : plus assez humide, elle ne brille plus, pas encore assez sèche pour s'écailler. Puis je grave.

Sous la pointe, l'engobe s'enlève par petits copeaux et laisse voir la terre claire en dessous. Le motif ne se dessine pas : il se révèle.

Le moment où l'on ne peut plus revenir en arrière

C'est ce qui rend cette technique exigeante. Un trait mal placé ne s'efface pas. On ne peut pas remettre de l'engobe et recommencer : la surface garderait la trace du changement, et la cuisson la mettrait en évidence.

Il faut donc décider avant. Je grave d'un seul geste, sans hésiter, parce que l'hésitation se voit dans le trait — il devient tremblé, hachuré, il perd sa netteté.

Ce que le feu en fait

Après la gravure vient le séchage complet, puis une première cuisson autour de 980 °C. Le décor est là, en place, mais mat et terne — à ce stade une pièce en sgraffito n'a rien de spectaculaire.

C'est l'émail et la seconde cuisson, vers 1250 °C, qui révèlent le contraste. La glaçure transparente vient se poser dans les creux, épaissit légèrement le noir, et fait ressortir la terre claire là où j'ai gratté. Le motif prend enfin sa profondeur.

Pourquoi j'y reviens

Le sgraffito me convient parce qu'il correspond à ma façon de travailler. Je dessine depuis toujours, et cette technique me permet de dessiner directement sur la terre, sans passer par un transfert ni par un pochoir. Le trait est le mien, avec ses irrégularités.

Chaque pièce gravée au sgraffito est unique, non par principe commercial, mais parce qu'il serait impossible de refaire deux fois exactement le même trait à main levée.

Oiseau en céramique raku, craquelures caractéristiques de la cuisson

Le raku, une cuisson qui laisse une part au hasard

Le raku est une technique de cuisson que je pratique depuis mes premiers stages de spécialisation, et qui garde, à chaque fournée, une part que je ne maîtrise pas entièrement — c'est précisément ce qui m'y attache.

Contrairement à une cuisson classique en four électrique, où l'on programme une montée et une descente en température lentes et régulières, le raku impose un rythme différent : la pièce est enfournée à froid, la température monte rapidement, puis, une fois l'émail fondu, elle est sortie du four encore incandescente — à l'air libre, avec des gants et des pinces, dans une sorte de choc thermique assumé.

C'est à ce moment que tout se joue. La pièce brûlante est placée dans un contenant rempli de matières combustibles qui s'enflamment aussitôt à son contact. On referme le contenant pour couper l'arrivée d'air : privée d'oxygène, la fumée se fraie un chemin dans les moindres craquelures de l'émail, et vient noircir la terre nue qui n'est pas protégée par la glaçure. C'est cette fumée qui dessine, en creux, les motifs caractéristiques du raku — des craquelures irrégulières, jamais identiques d'une pièce à l'autre.

Je ne peux jamais prédire exactement ce que je vais sortir du contenant. C'est une cuisson qui demande d'accepter de lâcher prise sur le résultat — et c'est sans doute pour cette raison que j'y reviens régulièrement.

Le raku est une technique ancienne, originaire du Japon, liée historiquement à la cérémonie du thé — mais je la pratique aujourd'hui à ma façon, dans mon atelier, pour des pièces qui gardent la trace de ce moment un peu hors de contrôle.

Emmanuelle au tournage, dans son atelier

Le grès, ma matière de prédilection

Si vous avez déjà tenu une de mes tasses en main, il y a de grandes chances qu'elle soit en grès — c'est la terre que j'utilise pour la quasi-totalité de mes créations.

Le grès est une terre qui cuit à haute température, autour de 1200-1280°C. Cette cuisson la rend particulièrement dense et résistante : une fois cuite, elle devient pratiquement imperméable, même sur les zones non émaillées. C'est une qualité précieuse pour des objets destinés à un usage quotidien — une tasse qu'on lave et qu'on remplit chaque matin a besoin de cette solidité.

Ce que j'aime aussi dans le grès, c'est sa texture une fois cuite : une matière un peu granuleuse au toucher, chaleureuse, qui garde quelque chose de brut même sous l'émail. Elle se prête bien aux décors que j'aime réaliser — engobes, superpositions d'émaux, sgraffito — sans jamais devenir trop lisse ou trop « parfaite ».

Avant d'arriver à ce résultat, chaque pièce passe par plusieurs étapes : façonnage, séchage lent, une première cuisson qui donne le « biscuit », pose de l'émail, puis une seconde cuisson qui fixe définitivement la couleur et la texture — environ deux semaines entre le premier geste et la pièce terminée.

Je continue, au fil des collections, à explorer ce que cette terre permet : de nouvelles superpositions d'émaux, de nouvelles textures, parfois quelques ratés qui m'apprennent autant que les réussites.

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